Discours de remerciement dans le cadre de la remise de l’insigne de chevalier de l’ordre des arts & lettres par madame la ministre Fleur Pellerin

9 avril 2015. Ministère de la culture, rue de Valois, Paris.

Liberté d’expression. Je suis Charlie. Ces mots résonnent dans ma tête, car je sais que les mots existent hors de la pensée de l’auteur grâce à l’invention de la typographie. En effet, sans “l’écriture sans plume” comme Christophe Plantin aimait définir son métier au XVIe siècle — point de diffusion du savoir. Point d’illumination des peuples. Point de liberté démocratique.

L’histoire de France le sait trop bien: nombre d’éditeurs, d’imprimeurs, de graveurs de poinçons ont finis sur des buchers. La plus grande invention qui permet d’enregistrer aisément la pensée et la diffuser au plus grand nombre reste la typographie.

La place du créateur de caractères est invisible car au service du contenu. Les caractères dans nos livres savent si bien rester en retrait depuis la Renaissance. Néanmoins, lorsque le livre devient numérique, la tangibilité de celui-ci, son identité est maintenue par une mise en page particulière, unique; et un choix de caractères typographiques lisibles, cohérent avec le sujet. Le livre reste le livre, même immatériel grâce aux caractères typographiques, point de passage entre l’auteur et le lecteur. Mais ceci n’est qu’un aspect de la création de caractères typographiques.

Nos rois de France ont été les premiers initiateurs de programmes d’identité visuelle globale. Batiments, mobiliers, tapisseries, arts de la table, vêtements, véhicules de transports étaient marqués de leur identité visuelle: Sceaux, trames, couleurs, formes, style, tout y passe y compris la typographie. Louis XIV n’a pas commandé le Romain du Roi par hazard. Ce Romain de Roi réalisé par l’Imprimerie Royale possède même une particule d’ADN royale, l’empattement si particulier sur la lettre l.

La France a donné ses lettres de noblesse à la typographie depuis son invention. La typographie mondiale sans l’apport continuel de nos créateurs de caractères ne serait rien aujourd’hui. Soyons fiers.

Comment rendre hommage à tous nos ancêtres sans en oublier certains tant ils sont nombreux à chaque époque. Depuis Venise, Nicolas Jenson fixe le caractère Romain en 1470. Geoffroy Tory, Claude Garamond, Robert Granjon & Robert Estienne optimisent ensembles le canon typographique de la Renaissance vers 1530. Pierre Simon Fournier qui a inventé la famille de caractères au sens moderne vers 1740, invente le point typographique, unité de mesure qui sera optimisée par cette illustre famille des Didots. Honoré de Balzac qui associé avec Laurent de Berny donnera la plus prestigieuse fonderie de caractères en 1827. Louis Perrin en 1846 qui puise dans l’histoire pour inventer un style typographique à la fois ancien et moderne, à la manière d’un directeur artistique qui assume ses choix.

L’Imprimerie Nationale qui pour l’Exposition universelle de 1900 à Paris, ré-invente un Garamond, ce faux Garamond qui sera copié dans tous les pays du monde pour devenir le caractère du siècle. La fonderie Deberny et Peignot, conduite par Charles Peignot. Ce dernier qui, travaillant avec Maximilien Vox, lance Arts et Métiers Graphiques en 1927. Revue réunissant tous les arts, avec comme centre la typographie, son but étant d’en faire la revue d’art “la plus intéressante et la plus luxueuse du monde” et de traiter “de toute matière qui se rapporte de près ou de loin à l’imprimerie, à son histoire, à ses manifestations contemporaines les plus diverses.” Adolphe Mouron Cassandre, affichiste, mais aussi inventeur de caractères tel le Bifur ou Peignot, puis du logotype Yves Saint Laurent en 1963.

Roger Excoffon après guerre comme génie de la commercialisation de la typographie, designer d’identités tel Air France, assisté de José Mendoza, dessinateur hors pair. Encore Charles Peignot, qui sait faire confiance à René Higonnet & Louis Moyroud inventeurs de la photocomposition moderne en 1944. Photocomposition Lumitype qui continuera aux Etats-Unis dès le milieu des années soixante, faute d’investisseurs français. La plus grande société typographique au monde, Monotype, coté en bourse n’est autre que le résultat de cette histoire démarrée chez nous. N’oublions pas Pierre Bézier, cet ingénieur français chez Renault, inventeur de la courbe mathématique qui porte son nom. Sans cette formule ré-adaptée par Adobe, les systèmes d’exploitations modernes ne pourraient fonctionner, ni nos fontes numériques.

Peignot qui saura aussi faire confiance aux jeunes générations, tel Adrian Frutiger fait chevalier de l’ordre des arts et des lettres en 1968, ou encore Ladislas Mandel as de la lisiblité des annuaires téléphoniques du monde entier. Albert Hollenstein fer de lance de la modernité des sixties, qui diffuse le Haas Helvetica chez nous. Albert Boton, travaillant dans les années 70 avec les éditeurs de caractères américains, et designers français tel Roger Tallon, puis Carré Noir.

Comment ne pas aussi rendre hommage aux associations. Telle les Rencontres internationales de Lure crées par Maximilien Vox en 1954, lieux d’échanges, d’apprentissages longtemps conduit par Gérard Blanchard. Telle l’ATypI, Association Typographique Internationale fondée en 1957 par Charles Peignot au départ pour défendre le droit d’auteur des typographes. Droit d’auteur si important car il donne valeur économique à notre métier de niche. L’ATypI a su nous réunir depuis lors, au travers de ses congrés annuels dans tous les pays, tel le prochain prévu au Brésil l’été prochain, et pour laquelle lorsque élu président j’ai à mon tour, donné de mon temps pour la communauté, organisant de nombreux événements.

Et aussi l’enseignement de la création de caractères, tout d’abord le Scriptorium de Toulouse créé par Bernard Arin en 1968. Puis Jack Lang, alors ministre de la culture et Charles Peignot, Jérôme Peignot, etc. qui lanceront l’Atelier national de création typographique ouvert en 1985 en y associant l’Imprimerie Nationale. Ces initiatives publiques comme privées, continuent d’aider à constituer un vivier de talents de très haut niveau. Tel Franck Jalleau, premier stagaire de l’ANCT en 1985; qui à son tour, transmet son savoir aux jeunes recrues du DSAA Design Typographique qu’il a ouvert à l’école Estienne. J’ai aussi compris dès mes debuts de jeune créateur de caractères, ô combien il était important de transmettre & enseigner — ce que je fais depuis 1990 à l’EPSAA, l’ENSAD, l’ECV, la Cooper Union à New York ou encore en lançant ce nouveau programme Type@Paris qui démarre juste en accueillant des candidats de onze nationalités différentes.

C’est en rendant aussi hommage à ceux qui ont su me faire confiance à mes débuts, tel Jean Marie Colombani et Edwy Plenel au journal Le Monde en 1994, lorsque je tentais de les convaincre qu’ils pouvaient se passer du Times anglais et faire confiance à la typographique française pour mieux servir leurs contenus. Également aux entreprises françaises tel l’Oréal ou encore Louis Vuitton Malletier, et ses designers, tel Carine Leligny avec laquelle nous avons réussi à mélanger savoir-faire historique et nouvelles technologies depuis 2006 dans des projets les plus fous. Aussi aux clients internationaux tel des quotidiens Américains ou le Boston Consulting Group pour lequel depuis 2007, je continue à concevoir des caractères employés dans leur identité visuelle. Aussi à la RATP, Yo Kaminagai en particulier qui n’a cessé d’entretenir une haute tenue du design au sens le plus large. Y compris typographique en me confiant depuis 1996 de nombreux projets récompensés à plusieurs reprises par une étoile du design telle la dernière que j’ai reçu de vos mains, madame la ministre, en 2012, à la Cité des sciences et de l’industrie.

Alors merci pour cette disctinction qui renforce notre métier, qui renforce ma conviction de transmettre cette passion.

Vidéo


Introduction de Fleur Pellerin suivi du discours ci-dessus en vidéo par culture-gouv

Liens

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Jean François Porchez, chevalier dans l’ordre des Arts et Lettres
La typo s’invite au Ministère de la Culture

Jean François Porchez, 10 April 2015